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Le phénomène Okinawa: de l’alimentation aux relations sociales, les secrets d’une longue vie en bonne santé

Le phénomène Okinawa: de l’alimentation aux relations sociales, les secrets d’une longue vie en bonne santé

Depuis combien de décennies ses cheveux doucement retenus en chignon étaient-ils blancs? Quand avait-elle accepté que son pas devenu hésitant soit accompagné d’une canne? Quand ses yeux fatigués de tant de veille lui avaient-ils permis, pour la dernière fois, de tricoter elle-même ces châles de laine qui entouraient toujours ses épaules? Nous l’appelions « bobonne », sans nous demander si elle avait un autre prénom. Elle était centenaire et cela seul suffisait à nos yeux d’enfants pour l’entourer d’un profond mystère. Cet autre siècle dont elle venait et transportait des souvenirs encore vivaces ressemblait à un autre monde, dans lequel elle emportait volontiers notre imaginaire avide de conquêtes temporelles. Mais ce qui nous attirait le plus à elle, dès que nous l’apercevions dans le jardin voisin, c’était sa joie de vivre, même au ralenti, et cette lueur espiègle dans le regard qui la rendait jeune pour toujours.

L’appétit de vivre, un joyeux grain de malice, seraient-ce là deux des ingrédients d’une longue vie en bonne santé?

C’est notamment ce que mettent en évidence les travaux du Dr Makoto Suzuki (1), qui étudie depuis 1975 un phénomène étonnant sur l’archipel d’Okinawa, au large du Japon: les centenaires y sont deux fois plus nombreux qu’en France, et ont un état de santé physique et mentale inégalé, avec notamment un taux de cancers hormono-dépendants ou de maladies cardio-vasculaires réduit de 80% par rapport à la population occidentale. Alors que la population d’Okinawa ne représente que 0,002% de la population mondiale, elle compte 15% des « supercentenaires » (au delà de 110 ans) connus de la planète!

Patiemment, le Dr Makoto Suzuki et son équipe ont mis au jour, selon une approche rigoureusement scientifique, les secrets que les anciens d’Okinawa ont empiriquement découverts afin de ralentir la vitesse du vieillissement, réduire les risques de maladies associées à l’âge et maintenir la vitalité de l’esprit. Si j’ai choisi d’y consacrer ici un article, c’est que le ‘phénomène Okinawa’ met en lumière l’importance d’une conception globale du bien-être physique et psychique, qui m’est chère. C’est un véritable art de vivre que cultivent ces détenteurs des secrets de jouvence, fait d’un régime alimentaire exceptionnellement protecteur, mais aussi d’une perception positive de la vie, d’un tissu social solidaire, de créativité, d’humour, d’exercice physique (Okinawa est le berceau du karaté) et de techniques d’autotraitement favorisant la sérénité et la capacité d’adaptation.

Voici quelques-uns des points récurrents observés chez les centenaires autonomes et alertes, qui ne jouissent pas simplement d’une longue vie, mais d’une vie active en pleine santé.

Un apport calorique modéré combiné à une consommation d’aliments protecteurs

L’une des théories les plus constantes à propos du vieillissement repose sur le stress oxydatif. Selon cette théorie, les dommages causés par les radicaux libres (des molécules instables), générés principalement par la métabolisation de nourriture en énergie, altère les éléments vitaux de l’organisme (tissus, ADN,…). Ces dommages s’accumulent au fil du temps et favorisent les maladies chroniques. Les observateurs de la population d’Okinawa pensent qu’une consommation moindre de calories à l’âge adulte, dont l’effet positif sur une série de troubles est déjà démontré, augmenterait l’espérance de vie (2). Chez les adultes d’Okinawa, l’apport en calories est moindre d’environ 11% par rapport à ce qui serait habituellement recommandé pour leur poids et leur activité. Que l’on ne s’y trompe pas: ce n’est pas qu’ils mangent peu, mais que la nourriture consommée est moins dense en calories. Cela s’explique notamment par le fait que les hydrates de carbone et fibres alimentaires qui composent leur alimentation sont non raffinés.

« Hara Hachi Bu » (Arrête de manger quand tu es rempli à 80%)

L’effet bénéfique d’un apport modéré de calories ne se révélerait toutefois qu’avec une alimentation de très grande qualité. Dans une étude récemment conduite aux Etats-Unis par le Sackler Institute for Nutrition Science (3), les auteurs mettent par ailleurs en évidence le fait que malgré la diminution des besoins énergétiques avec l’âge, les apports de certains nutriments essentiels augmentent, en raison notamment de moindres capacités d’absorption par l’organisme (qui peuvent être dues à la consommation de médicaments prescrits pour les troubles liés à l’âge…). A l’inverse, ils observent dans les sociétés occidentales une accumulation indésirable d’autres nutriments, comme un excès de rétinol lié à une consommation excessive de produits laitiers ou de produits à base de foie, ou un excès de fer du fait d’une grande consommation de viandes. Dans cette pépinière de centenaires qu’est Okinawa, « les apports en antioxydants (thé, légumes, fruits, soja, épices…, en acides gras oméga 3 (huile de colza, poissons, soja…) et en magnésium (soja et encore plus tofu, haricots, graines de sésame, légumes verts, patates douces…), les trois types de nutriments les plus importants dans la lutte contre le vieillissement, l’inflammation et la majorité des maladies, sont exceptionnellement élevés » (4). Enfin, comme ailleurs en Asie, on note une quasi-absence de consommation de produits laitiers et de gluten. A vrai dire, la pyramide alimentaire des okinawaiens ne ressemble en rien à celle qui nous est communément servie en Occident.

Activité et créativité

Yoshio Tanaka est devenu centenaire au printemps de cette année. Médecin toujours en fonction, il ne tient pas en place. Il se rend encore quotidiennement à son travail, après une demi-heure de marche matinale et d’étirements. Il aime danser et ne compte pas s’arrêter de célébrer ainsi le mouvement de la vie. A Okinawa, il n’est pas une exception parmi les centenaires: ceux-ci continuent souvent à travailler, jardiner, jouer au croquet, pratiquer le taï-shi ou le karaté (seuls 3% d’entre eux sont grabataires). La tonicité du corps, la qualité des os, la fluidité des mouvements s’en trouvent préservées.

Pour beaucoup, les habitudes matinales saines ont été ritualisées bien des années auparavant. Pratiquées à l’aube, elles donnent le ton, l’élan de la journée, qui se déploie dans une énergie renouvelée, propice à la créativité. Qui croirait que les mains qui modèlent les objets décoratifs présentés sur les marchés à l’attention des touristes œuvrent parfois depuis plus de cent ans?

Une vision positive de la vie

« Cela repose d’abord et avant tout sur une « vision », une carte de valeurs. Quoi qu’il arrive, la vie est belle, parce-que cela ne se raisonne pas, c’est. C’est comme cela. Il suffit de s’arrêter sur le fait qu’il n’était pas obligatoire que l’univers existe, que la Terre se forme, que la vie apparaisse, qu’une évolution nous fasse naître à chaque génération dans plus de connaissances, de moyens technologiques, de beautés artistiques accumulées par les générations précédentes…

Dans ce contexte d’appréciation inconditionnelle de l’existence, les aléas ne sont plus que des passages, des ombres incapables d’éteindre le soleil. D’ailleurs, il n’y aurait pas d’ombres sans soleil. (…)

Lorsque les anciens d’Okinawa ont été frappés par des coups durs, ils ont su relativiser. Ils ont respecté une réalité supérieure et ont pu passer par dessus la tentation de laisser leur énergie s’engouffrer dans la plainte ou la rébellion pour la diriger vers l’amélioration de leur situation et jouer le jeu de la vie en ‘enfants libres' » (4).

Des liens sociaux et affectifs de qualité

« Shikinoo, chui shiiji, shiru, kurasu » (Nous sommes faits pour vivre par les autres et pour les autres – Proverbe d’Okinawa)

La philosophie qui prévaut à Okinawa affirme sa foi dans l’humanité, dans le bon qu’il y a en chaque être, et met en exergue un principe de responsabilité à la fois individuelle et collective. Les okinawaiens considèrent que si quelqu’un échoue, par manque de chance ou pour quelqu’autre raison, il y a une obligation morale pour la collectivité de lui venir en aide. C’est Yuimaru (« cercle de connexion »), une pratique de réciprocité qui plonge ses racines dans la nuit des temps, lorsque tous les villageois coopéraient aux travaux des champs et dépendaient les uns des autres pour leur survie. Les recherches du Dr Makoto Suzuki montrent que cette solidarité ancrée dans les mœurs -où la communauté se rassemble autour des plus faibles, où les familles se regroupent pour prendre soin des enfants ou des plus âgés- a non seulement un effet sur la longévité de la population, mais semble également avoir un effet préventif sur la maladie (5).

Un sentiment de connexion avec « le Tout »

Chaque okinawaien a son ‘Ikigai’, sa ‘raison d’être’, sa raison de se lever chaque matin, d’être acteur de sa vie (6). Selon les anciens, tout le monde devrait connaître son Ikigai, car il est comme une boussole guidant chaque être vers une vie bonne et utile, une vie apportant satisfaction à l’individu tout en œuvrant pour une cause qui le dépasse. « La plupart d’entre eux n’imagineraient pas une journée sans des moments privilégiés, entièrement consacrés au recentrement sur soi, ses désirs et ses valeurs les plus profondes, à la simple jouissance d’être, à la recharge de ses énergies intérieures, à la connexion avec « le Tout » que l’on nomme communément méditation » (4).

Sources:

(1) The Okinawa Centenarian Study, site officiel
(2) Caloric restriction and human longevity: what can we learn from the Okinawans? D. Craig Willcox, Bradley J. Willcox, Hidemi Todoriki, J. David Curb, Makoto Suzuki, Springer, 30 June 2006
(3) Nutritional considerations for healthy aging and reduction in age-related chronic disease, Advance in Nutrition, 2017
(4) Okinawa, un programme global pour mieux vivre, Dr Jean-Paul Curtay
(5) The Okinawa Program : How the World's Longest-Lived People Achieve Everlasting Health And How You Can Too, Bradley J.Willcox, D. Craig Willcox, Makoto Suzuki
(6) Ikigai, le secret des japonais pour une vie longue et heureuse, Hector Garcia & Francesc Miralles

 

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