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Oser l’éducation de demain

« Osons l’éducation de demain », c’est l’invitation qui était lancée ce dimanche 5 novembre à l’occasion d’une table ronde organisée à Paris par la Fondation SEVE (Savoir Etre et Vivre Ensemble), réunissant des experts du monde de l’enfant (Catherine Gueguen, Jeanne Siaud-Facchin, Marie-Jeanne Trouchaud) et de grandes figures de la philosophie pratiquée avec les enfants (Michel Tozzi, Frédéric Lenoir), ou du vivre ensemble (Abdenour Bidar). Un moment d’une grande richesse, auquel j’ai assisté cœur et esprit grand ouverts, pour en ramener quelques pépites.

En voici trois sur lesquelles il me semble tout particulièrement crucial de se pencher, que l’on soit enseignant, éducateur, professionnel de la petite enfance ou tout simplement parent.

Nécessaire mutation de l’éducateur

Autrefois et jusqu’il y a peu, pour accéder au savoir, on ne pouvait que s’en référer au professeur, à un maître, un homme d’Église, ou encore pousser les portes d’une bibliothèque. Ce savoir se transmettait verticalement, d’autorité, de l’éducateur à l’élève. La difficulté des enfants d’aujourd’hui est qu’ils se trouvent face à une profusion d’information non hiérarchisée. Cet accès à tout dès le plus jeune âge nécessite une mutation, une nouvelle posture de l’éducateur. Ce n’est plus tant en diffusant sa science qu’il fera grandir l’enfant -ce qui est le sens étymologique d’éduquer-, mais plutôt en l’accompagnant dans tout ce que celui-ci est capable de trouver par lui-même, en l’aidant à discerner le vrai -ou le vraisemblable- du faux, à percevoir ce qui est bon pour lui.

Il ne s’agit pas de répondre aux questions de l’enfant, ça, c’est du ressort de la métaphysique

Un enfant, c’est une grande question, nous dit Michel Tozzi. Il interroge avec la radicalité, la massiveté, la fraîcheur de la question posée pour la première fois. Il ne s’agit pas d’y répondre -ça, c’est du ressort de la métaphysique-, mais de créer un espace où il pourra lui-même construire une réponse, de l’aider à acquérir les outils intellectuels du processus de penser (1): définir, distinguer, détecter les préjugés, comparer, utiliser les mots justes, identifier les critères sur lesquels se fondent le jugement, etc..

Faire de l’espace pour l’apprentissage

Apprendre, c’est « prendre en soi ». Cela demande donc une disponibilité intérieure. Or, pour ceux que Michel Serres surnomme la génération Petite Poucette (2), car leur pouce court sur les écrans du matin au soir, pour tout, tout le temps, des distracteurs interviennent toutes les 4 secondes. « L’hyperconnectivité  impose une hyperactivité cognitive, cérébrale, attentionnelle, comportementale qui est génératrice d’un stress insidieux et omniprésent. Notre corps, notre cerveau, nos émotions sont constamment en alerte » (3).

L’enjeu de l’éducation, pour la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, est de muscler les capacités attentionnelles de l’enfant, de le relier à ses ressources propres, ses compétences, sa créativité. Elle évoque ici la méditation de pleine présence qu’elle expérimente avec les enfants comme outil de stabilisation de l’attention, de résistance à la dispersion. A l’image des boules de neige des magasins de souvenirs, notre mental se trouble lorsqu’il est agité. « Puis, les particules se déposent au fond et la statuette ou la figurine émerge. L’eau est devenue limpide et transparente. Calme. Quand on médite, ce processus nous fait passer de cet état tumultueux à la tranquillité, la lucidité où nous nous rencontrons nous-même en toute clarté. Les peurs s’apaisent. La tempête du mental se calme. L’attention se stabilise. Nous sommes là, en contact avec nous-même, avec ce qui est. » (3). 

Le terme méditation est peut-être quelque peu ambigu lorsqu’il s’agit de pratiques avec des enfants, surtout en bas âge. Il est plutôt question de courts exercices de l’attention, portée sur le souffle, le corps, les sens, afin de les amener à être pleinement présents. Présents plutôt que calmes d’ailleurs, car la présence à soi implique parfois de constater à quel point on n’est pas calme!

L’importance du lien chaleureux aux autres

Les rapports de l’UNICEF (4) montrent que la violence contre les enfants reste omniprésente, dans tous les pays, toutes les sociétés et tous les groupes sociaux. L’extrême violence contre les enfants fait parfois la une des journaux, mais les jeunes rappellent qu’ils sont aussi blessés par la répétition fréquente, quotidienne de petits actes de violence, physique, ou psychologique comme les insultes et humiliations, les paroles dévalorisantes, la discrimination, l’abandon ou la maltraitance.

Ces humiliations quotidiennes sont vécues par l’enfant dans la tempête des émotions non encore maîtrisées. Catherine Gueguen emporte dans toute la force de ses convictions, appuyées par les progrès des neurosciences affectives et sociales : un enfant humilié est un enfant incapable de développer les circuits du cerveau supérieur, sensé prendre le dessus sur le cerveau archaïque. Du point de vue de la pédiatre, le rôle essentiel de l’éducateur est donc d’aider l’enfant à connaître ses émotions et d’établir avec lui une relation empathique, chaleureuse et soutenante qui permettra, notamment au travers des processus hormonaux liés à la sécurité et au bien-être, la maturation du cortex préfrontal et de l’hippocampe, impliqués dans l’apprentissage, la mémorisation, l’empathie, l’orchestration des émotions et la capacité à faire des choix éclairés.

* * *

En rêvassant dans les rues de Paris à la sortie de cette table ronde inspirante, je me dis que l’éducation de demain ne peut attendre demain. C’est aujourd’hui que les forces vives du monde de demain sont entre nos mains d’éducateurs. C’est aujourd’hui que se construit l’empathie, la pensée critique et la capacité à laisser émerger la créativité des adultes de demain, qui auront à s’adapter à des réalités que nous ne soupçonnons pas encore. Je repense à cette citation d’Alain par Abdenour Bidar: « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ». Les jugements sombres et défaitistes à propos de l’éducation, ou, plus largement, de la société dans laquelle il s’inscrit, ne sont porteurs de rien. Ce qui est porteur de sens, c’est oser l’engagement, oser descendre de l’estrade de la transmission verticale du savoir, oser croire que la bienveillance et l’empathie sont, plus que la discipline, les ingrédients nécessaires au développement d’un adulte non violent, parier sur le désir plutôt que sur  la force pour susciter le changement. Et ce sont là des défis bien plus exaltants!

(1) Ces outils, que les canadiens nomment "habiletés de pensée" sont décrits dans le livre de Michel Sasseville et Mathieu Gagnon: Penser ensemble à l’école. Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique en action, Collection Dialoguer, 2012
 
(2) Michel Serres, Petite Poucette, Paris, Le Pommier, "Manifestes", 2012

(3) Jeanne Siaud-Facchin, Tout est là, juste là, Odile Jacob, 2014. Ce livre est une mine de ressources pratiques pour exercer les capacités attentionnelles des petits et grands

(4) https://data.unicef.org/topic/child-protection/violence/