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C’est quoi une « tête bien faite »?

Dans un récent billet, je vous parlais de la vision de Montaigne quant à l’éducation, citant notamment son célèbre adage « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ». Mais au fond, c’est quoi une tête bien faite? J’ai eu ici envie d’explorer une approche croisant sur la question le regard des neurosciences, de la philosophie, de la nutrition et enfin de la méditation.

Neurosciences: la plasticité cérébrale

Dès le plus jeune âge, l’intelligence se construit en imprimant les expériences et interactions avec le monde extérieur dans les fibres du cerveau. Chacune de ces expériences ou interactions y laisse une trace en connectant des neurones (synapses) plusieurs milliers de fois par seconde. Au fur et à mesure du développement de l’enfant, seules les connexions les plus utilisées vont se renforcer, les autres étant « élaguées » (on parle d’élagage synaptique) pour permettre la spécialisation des capacités.

Il est donc crucial au cours de cette élaboration de l’architecture cérébrale de nourrir le cerveau de l’enfant d’expériences positives répétées, d’exploration du monde environnant, d’interactions, car ce sont ces démarches renouvelées qui structurent le cerveau de l’adulte en devenir.

Philosophie: une tête qui pense par et pour elle-même

Lorsqu’il évoque une « tête bien faite », Montaigne s’oppose à la tendance à « remplir le crâne » des enfants d’un tas de connaissances, qui alourdissent l’esprit sans le développer. L’accompagnement des enfants par la philosophie est une démarche qui met au défi de penser par et pour soi-même. Elle encourage au questionnement, à la formulation d’idées, à l’exercice de la pensée critique. Mais s’adonner à la philosophie, c’est aussi aller à la rencontre de la diversité de points de vues, oser envisager l’inverse de son raisonnement, mettre en relation différentes perspectives pour se construire une vision plus large, et passer de la pensée critique à la pensée créatrice.

Nutrition : le menu d’un cerveau au top

Même si notre cerveau consomme 22% des dépenses énergétiques du corps au repos et semble donc avoir besoin de beaucoup de calories, la recherche* met plutôt en avant la corrélation entre une moindre consommation de calories et une amélioration des fonctions cérébrales (réduction des radicaux libres, de l’inflammation, de l’apoptose -« suicide » des cellules du cerveau-, accroissement de la protection contre l’oxydation,…). En outre, le métabolisme fonctionne de manière à ce que le cerveau ne manque jamais de « carburant ».

Trop de calories, on évite, mais sur les bonnes (j’insiste) graisses, on ne lésine pas par contre! Plus des deux tiers du poids sec du cerveau humain est constitué de graisses, dont un quart de DHA (acide docosahexaénoïque) qui orchestre la production, les liaisons synaptiques et la viabilité des cellules du cerveau tout en améliorant son fonctionnement. Nous sommes capables de synthétiser du DHA à partir de l’acide alpha-linolénique, un oméga-3 présent dans les poissons gras (maquereau, hareng, anguille, sardines…), l’huile ou les graines de lin, l’huile de colza, les noix, noisettes, amandes, etc.

Méditation: ne pas se prendre la tête!

Du point de vue de la méditation, la recommandation pour « une tête bien faite » serait…de ne pas se prendre la tête! Plutôt que de se laisser emporter par les émotions ou les pensées, on les observe en émettant le moins possible de jugement, et en reconnaissant en elles des événements mentaux éphémères qui ne correspondent pas nécessairement à la réalité.

La méditation en elle-même, si elle est pratiquée régulièrement, participe au bon fonctionnement du cerveau: « Les imageries cérébrales de méditants assidus suggèrent un accroissement de l’épaisseur des régions du cortex impliquées dans l’attention et la prise de conscience des états corporels internes -opérations vitales pour le contrôle émotionnel- (…). La « matière grise » -essentiellement les corps cellulaires nerveux et leurs abondantes connexions- est compactifiée dans plusieurs régions, notamment dans l’insula et le cortex somatosensoriel, qui surveillent respectivement les stimuli internes et externes, et dans l’hyppocampe, qui joue un rôle crucial dans la mémoire et dans le désapprentissage du conditionnement à la peur » (James Kingsland).

* * *

Entre nos deux oreilles se trouve une machinerie dont on ose aujourd’hui à peine imaginer les potentialités, tant celles-ci demeurent inexploitées. Certes, une « tête bien faite » se construit dès la naissance -et même avant- mais le plus fabuleux, mis en avant par la neurogenèse et la neuroplasticité, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour y travailler…

* Witte, A.V. "Caloric Restriction Improves Memory in Eldery Humans", Proceedings of the National Academy of Science, vol.106, n°4, 27 janvier 2009 ; Mattson, Mark P. "Prophylactic Activation of Neuroprotective Stress Response Pathways by Dietary and Behavioral Manipulations", NeuroRx vol.1, n°1, janvier 2004.
Quelques autres sources:

Plasticité cérébrale chez l'enfant, vidéo de Céline Alvarez: lien

Bouddha au temple des neurosciences, Comment la méditation agit sur votre cerveau, James Kingsland, Dunod, 2016

Matériel de formation à l'animation d'ateliers philo par la Fondation SEVE